L’esthétique de Noël comme leçon de lumière. 

Par Georges-Rémy Fortin

 

 

J’ai toujours aimé Noël passionnément, une fête qui me remplit aujourd’hui de nostalgie. C’est une fête que je trouve particulièrement belle. C’est pourquoi j’ai tenté de formuler une esthétique de Noël. J’ai rassemblé mes pensées, qui tournaient un peu dans tous les sens, en trois parties. Premièrement, une réflexion sur les sensations typiques de Noël : couleurs, sons et même odeurs. Je me suis inspiré, pour ce faire, d’Épicure et de Lucrèce. Deuxièmement, une réflexion sur les symboles de Noël, les images et les récits qui organisent les sensations. J’ai eu la surprise, dans cette partie du texte, de trouver chez Colette un texte qui m’a permis d’éclaircir le mystère de la nostalgie de Noël. Colette est l’une des écrivaines préférées de ma mère, à qui je dois les Noëls de mon enfance… C’est une surprise qui n’en est pas vraiment une! Dans la troisième est dernière partie du texte, je tente de montrer quelques éclats de la beauté infinie que recèle le thème de la nativité. L’esthétique de Noël est bien sûr une esthétique chrétienne. Je me suis inspiré, pour le titre du texte, de la tradition des leçons de ténèbres, cette ancienne tradition musicale qui célébrait la passion du Christ. Noël, une fête foncièrement joyeuse, est plutôt une grande leçon de lumière. 

 

 

Noël est l’une des plus belles fêtes de l’année, au sens propre de la beauté esthétique. Le dedans et le dehors des maisons sont décorés, de même que les rues des villes, les commerces et la plupart des bâtiments publics. On en fait pas tant pour d’autres fêtes, comme la Saint-Valentin, Pâques ou même l’Halloween, qui est pourtant si populaire. Noël a une beauté qui ravi et réconforte, jusque dans les décorations les plus industrielles. Pendant des siècles, Noël a été une journée surtout religieuse où l’on allait à des messes célébrant la nativité. Cette tradition, bien que discrète, est toujours vivante. On dit que la fête de Noël s’est popularisée et a pris la forme familiale et laïque qu’elle a aujourd’hui en partie sous l’influence du populaire conte de Dickens Un chant de Noël (A Christmas Carol). Le récit imaginé par Dickens, émouvant et édifiant, est le modèle de nos Noëls d’aujourd’hui. La fête moderne de Noël est ainsi fondée sur une esthétique. 

 

Première partie : les sensations. La symphonie sensible de Noël.

La beauté de Noël est d’abord la beauté d’une myriade de sensations. Les lumières qui étincellent dans la nuit, la neige qui resplendit au soleil de midi. C’est aussi celle des sons, du vent d’hiver qui souffle dans nos oreilles, des clochettes et des carillons, de la musique qui résonne partout, des voix en sourdine de la visite qui arrive et s’apprête à cogner à la porte et à entrer en criant Joyeux Noël! Les contrastes de ces sensations les intensifient. Le rouge, le bleu, le jaune des lumières se mêlent au vert des épines et au brun de l’écorce. Ces lumières semblent surgir des sombres profondeurs des branches de l’arbre et se répercutent sur les boules et les emballages des cadeaux de Noël en une explosion de clarté. L’électrique et le métallique se marient au naturel. Dans mon enfance, ce mélange d’artificiel et de naturel était prégnant la musique de Noël que ma mère faisait jouer sur le tourne-disque. La voix débordante d’émotion de Tino Rossi s’élevait dans le crépitement du vinyle pour chanter son Petit papa Noël épique, accompagné d’une orchestration et d’effets sonores suggestifs. Comment dissocier cette voix et cette musique des images mentales qu’elle suscitait, des lumières de l’arbre et de la neige qui tombait dehors?

 

Dans le temps de Noël, les sensations résonnent entre elles au point que même les odeurs entrent dans cette vibration d’ensemble. Il serait difficile de dire que les odeurs de Noël sont non seulement bonnes, mais en quelque sorte belles. Ce serait un abus de langage. Toutefois, les odeurs peuvent certainement faire l’objet d’un plaisir esthétique. Les mets que ma mère faisait cuire des mois à l’avance emplissaient l’air de la maison d’émanations épicées et sucrées qui étaient jouissives par elles-mêmes, en dehors du désir de manger. Les effluves du sapin qui surplombait ces trésors emplissaient le salon depuis des jours et des jours. Elles étaient un mélange de douceur réconfortante et de force sauvage. Dans les odeurs de Noël de mon enfance, le réveillon à venir déployait pendant des semaines à l’avance sa beauté merveilleuse. 

 

Cette étrange beauté de l’odeur a été admise par Platon et Aristote, pour autant qu’il s’agissait d’odeurs nobles, détachées du besoin et de la consommation. Ces odeurs sont celles qui font l’objet d’un « contentement pur [1]. » L’odeur du sapin serait admise dans ce cénacle, mais pas celle des plats de Noël. Il faut donc se tourner vers Épicure pour pouvoir penser la beauté des odeurs. Le grand hédoniste a en effet conçu l’idée de l’unité du plaisir : 

 

Si tout plaisir se condensait avec le temps, et s'il était présent dans tout l'organisme, ou dans les parties les plus importantes de notre nature, les plaisirs ne différeraient pas les uns des autres [2].

 

Pour Épicure, le plaisir est une pulsation du temps, qui se contracte et se relâche, se condense et se diffuse. Pour lui, le plaisir d’un instant ne diffère pas qualitativement d’un plaisir éternel. Le plaisir est un moment d’éternité. Tout plaisir peut être apprécié en lui-même. Même un plaisir lié à un désir corporel peut être apprécié dans une anticipation qui est déjà une satisfaction. Le plaisir sensible est le fait de jouir d’un bien futur en ressentant dans une sensation une présence déjà donnée. L’objet est absent, mais la sensation, elle, est réellement présente. Elle est déjà quelque chose. Et ce qui adviendra au terme de l’attente ne sera peut-être pas plus beau que cela, mais seulement une beauté qui s’ajoute à une autre. 

 

Lucrèce, le grand héritier d’Épicure, affirme quant à lui que les sensations de nos organes sont irréductibles les unes aux autres, mais qu’elles convergent dans une sensation globale : 

 

Quand le vent nous cingle sans relâche, quand un froid terrible s'insinue en nous, nous ne sentons pas non plus chaque particule de vent ou de froid; nous n'avons qu'une sensation globale : nous sentons notre corps tout meurtri à l'intérieur, comme si quelque choc le frappait de l'extérieur et nous donnait le sentiment de la réalité.

 

Le hasard a voulu que Lucrèce donne un exemple approprié à mon sujet : le vent vif de l’hiver! Il peut meurtrir, si on n’est pas bien vêtu. Il peut ravir, si on est bien emmitouflé.  Quoi qu’il en soit, l’idée philosophique est ici que les sensations sont distinctes entre elles, mais que les effets qu’elles produisent en pénétrant notre corps communiquent entre eux par l’intermédiaire de celui-ci. Notre corps met les sensations en relation entre elles, ce qui produit leur synesthésie. C’est pourquoi ces sensations ont un pouvoir évocateur. Plus que toutes, les odeurs évoquent la présence de l’objet qui les produit. Elles provoquent tant de souvenirs parce qu’elles sont un touché à distance. 

 

Le beau est avant tout un bien corporel, quelque chose qui nous fait du bien physiquement. Éprouver la présence de ce bien est une forme de contemplation, si c’est ce qui absorbe notre attention, et non la consommation ou la manipulation. Épicure et Lucrèce nous permettent de penser la beauté de toutes les sensations - couleurs, sons, odeurs, sensations tactiles - comme plaisirs physiques désintéressés, plaisirs qu’on laisse être devant soi, seulement pour les considérer. L’avare Scrooge du conte de Dickens, habitué à travailler dans le froid pour économiser sur le charbon, est insensible à Noël et à son prochain parce qu’il est insensible à la beauté sensible en général. La dureté de son cœur est aussi la dureté de son corps. 

 

Les sensations qui annoncent Noël sont le condensé de ce qui se déploiera lors du réveillon. Les heures passées à regarder le sapin et les décorations, la crèche construite par mon oncle et sa douce odeur de bois, le catalogue Sears et ses merveilleux jouets, tout cela contenait déjà un peu la fête à venir. Au moment de la fête, l’intensité contenue dans le plaisir calme de l’attente explose dans un mouvement de joie. Les convives, dans leurs plus beaux habits, qui s’animent autour de la table pleine de victuailles font vibrer la demeure de leurs voix et de leurs rires, auxquels s’entremêlent la musique et les sons électroniques d’un jeu vidéo. L’amour qui rassemble les convives est ce qui fait communiquer entre elles toutes les sensations. Le réveillon est le tableau vivant des plaisirs partagés en famille. On en jouit en s’y perdant, en jouant avec les cadeaux déballés, enfant, en mangeant et en discutant, adulte. Mais la joie de cette consommation n’est à son comble que dans le plaisir de contempler ce tableau. Et ce tableau sera, au fil des années, ce qu’il nous restera de cette fête. 

 

L’éternité d’Épicure a tout de même un petit défaut : elle ne dure qu’un instant. Mais « tout plaisir veut profonde éternité », comme le disait Nietzsche. La conception matérialiste d’Épicure et Lucrèce a le mérite de prendre en considération la richesse de la beauté sensible et sa relation au corps. Elle laisse de côté toutefois l’histoire individuelle et collective qui donne à certains moments une signification particulière. Pourquoi l’odeur du sapin de Noël ou le résonnement du carillon sont-ils si émouvants à ce moment, plus qu’à tout autre moment de l’année? Pourquoi nous souvenons-nous avec tant d’émotion des Noëls passés et pourquoi voulons-nous faire les faire vivre à nos enfants ? L’épicurisme laisse de côté le désir de durer et le rôle qu’une fête comme Noël joue dans le cours d’une vie. Les plaisirs physiques du réveillon ne prennent leur sens que dans une vie familiale et sociale organisée autour de symboles. 

 

Deuxième partie : les symboles. Les mille et unes formes de la nostalgie 

La beauté de Noël ne se réduit pas aux sensations, bien sûr, puisqu’une ribambelle de formes et de symboles immédiatement reconnaissables tisse le microcosme de bonheur du temps des fêtes. J’appelle ici formes et symboles de Noël aussi bien les images typiques de Noël que les récits qui les articulent. Ce sont les sapins, les étoiles, les bonhommes de neige, les cloches, les trompettes, les cadeaux, les cannes, les friandises et, bien sûr, le père Noël et ses rennes qui sont représentés sur les décorations, les cartes et les papiers d’emballage. Ce sont aussi les contes, les films, les pièces de théâtre et d’innombrables chansons qui racontent des histoires qui donnent vie à ces objets et personnages. Dans Un chant de Noël, Scrooge le vieil avare ouvre son cœur après que trois fantômes lui aient montré le passé, le présent et le futur, réalisant ainsi la valeur de l’amour par l’angoisse de la solitude qui le guette et la compassion pour enfant malade. Il découvre alors le plaisir de la générosité de Noël. D’autres œuvres littéraires ont défini l’esthétique de Noël comme beauté des cadeaux. C’est les cas de Casse-noisette, d’Hoffmann, repris par Dumas et magistralement mis en musique par Tchaïkovski. Dans ce ballet, les jouets prennent vie autour d’un sapin géant. Le joli casse-noisette à l’effigie d’un soldat se transforme en prince charmant. La jeune fille qui l’avait reçu en cadeau est ainsi comblée au-delà de ses espérances. Une scène importante des Misérables de Victor Hugo se déroule à Noël et met en scène le don d’un cadeau. Il s’agit de la première rencontre entre Jean Valjean et Cossette. Alors que la petite fille tente péniblement de tirer de l’eau d’un puits, dans le froid et la noirceur d’une nuit de décembre, Jean Valjean la prend par la main pour la réconforter et, sur le chemin du retour, lui achète une poupée aussi grande qu’elle en passant devant un magasin. Aujourd’hui, le récit de Noël le plus connu est celui du père Noël, habitant le pôle Nord avec ses lutins, et auquel les enfants écrivent des lettres pour demander des cadeaux, qu’il distribuera dans la nuit du 24 au 25 décembre en parcourant le monde entier sur un traîneau aérien tiré par des rennes volants. 

 

Le thème des cadeaux a bien sûr été repris par la culture commerciale. Cette symbolique commerciale du don décore les espaces privés et publics. Elle est particulièrement en honneur dans les centres-commerciaux et les boutiques. On y trouve des sapins géants, d’animaux grandeur nature, royaume de Noël en neige synthétique où trône des acteurs personnifiant le père Noël, la fée des neiges et les lutins. Les grands défilés de Noëls urbains ont lieu sur des artères importantes, en plein centre-ville. Malgré le mercantilisme décomplexé de ces événements, ces spectacles familiaux égayent et humanisent les villes. Dans ces spectacles grandeur nature, les personnages de Noël sont présents en chair et en os. La magie est réelle, tout comme les cadeaux qui sont achetés en cachette par les parents, qui sont les seuls vrais lutins de cette histoire. Noël est un mélange de traditions anciennes et de commerce capitaliste. À rebours de sa tendance à tout réinventer, l’économie moderne utilise chaque année les mêmes images pour susciter l’ambiance merveilleuse qui incite au don et à la dépense. C’est la revanche de Scrooge l’avare. Toutefois, le mercantilisme le plus dur ne peut tuer l’esprit de Noël, comme nous le répètent de nombreux films qui critiquent l’égoïsme capitaliste qui menace Noël tout en célébrant le plaisir de la consommation. 

 

Les cadeaux sont pour tous, mais avant tout pour les enfants. Noël est depuis le XIXsiècle une fête familiale dont l’enfant en est le roi. Les personnages qui représentent Noël s’adressent aux enfants, aussi bien ceux qui courent dans la maison, font un fort de neige, que ceux qui sommeillent en chacun de nous. L’esthétique de Noël est donc profondément - et heureusement - naïve. Elle est peuplée de figures souriantes, débonnaires, de petits animaux anthropomorphiques. Ces êtres rassurants jouent, pratiquent des sports d’hiver, se font des câlins, des cadeaux ou encore, tout simplement, ils fêtent Noël comme on le fête ou comme on aimerait le faire. C’est le spectacle du plaisir partagé, du don, de l’affection. Les adultes ne peuvent y assister sans être envahis par des souvenirs émouvants, heureux ou malheureux, parce que cette esthétique enfantine ne prend son sens que dans la continuité des générations. Chaque génération veut faire revivre à la suivante les beaux Noël de son enfance. Chaque génération veut retrouver un peu de son enfance dans la magie de Noël. Si la beauté des bonhommes de neige et des pères Noël souriants ne peut être appréciée qu’avec une âme d’enfant, l’adulte ne peut y trouver son bonheur sans que surgissent les images de ses premiers Noëls. 

 

Colette a merveilleusement résumé le rôle de la mémoire dans la fête de Noël dans un court texte intitulé Cadeaux de Noël [3]. Elle y explique que les adultes ne sont pas les seuls à chérir les souvenirs des Noël passés. L’enfant aussi, dès son plus jeune âge, cherche à retrouver des plaisirs déjà ressentis. Pourquoi? Tout simplement, nous dit Colette, « par sentimentalité et par principe du moindre effort ». Elle évoque ainsi ses propres plaisirs enfantins de Noël :

Dans le gâteau annuel, tavelé de raisins, ne recherchais-je pas autrefois, d’une langue experte, la saveur exacte du gâteau de l’an passé? N’appelais-je pas au secours de mes facultés gustatives les couleurs constantes du tapis et de l’abat-jour, le piaulement de la bise d’est sous la porte, l’odeur d’un beau tome neuf, le grain de son cartonnage un peu poisseux. 

Joie des cinq sens!

 

Les symboles modernes de Noël sont ceux d’une « religion domestique » et « païenne » qui rendent un culte aux premières sensations de plaisir que l’on a éprouvé. La nostalgie est inscrite dans la structure même du plaisir. Le premier plaisir est toujours le plus fort. Les perceptions de l’enfance sont forcément les plus intenses, parce qu’on est plus sensible, parce que tout est nouveau, surprenant, fascinant. Pourtant, Colette ne se complait pas dans la nostalgie. Celle-ci peut venir des soucis et de l’angoisse que génèrent les demandes insatiables de cadeaux des petits. C’est alors que les adultes idéalisent leur propre enfance, où ils se contentaient de peu. Ils oublient alors qu’ils donnent tant d’objets à leurs enfants pour ne pas payer d’eux-mêmes : « Dans le moment où tu devais à ton enfant ta présence, ton conseil, ton secours intelligent, tu as masqué ta défaillance par un cadeau… » L’esthétique souriante de Noël est-elle un concentré d’affection qui tente de pallier nos absences? Colette n’est pas une moralisatrice, ni une critique du capitalisme, elle qui était tout à la fois actrice, écrivaine, femme d’affaires et mille autres choses. Colette est surtout une grande épicurienne qui savait que le plaisir se trouve dans la présence physique au monde et aux gens. La nostalgie suscitée par les images de Noël est-elle celle des cadeaux de notre enfance ou celle d’une présence désirée dont le cadeau tenait lieu? 

 

L’amour est ce qui fait résonner les couleurs, les sons et les odeurs des Noëls de notre enfance. La synesthésie des sensations n’a pas pour véritable centre le corps de chaque individu qui les perçoit, mais la famille réunit qui festoie et échange des cadeaux. Les symboles de Noël expriment cet amour. Les contes classiques de Noël cherchent à nous faire comprendre que le seul vrai plaisir de Noël est celui de l’amour partagé. Dans le conte de Dickens, l’avare qui refuse de se laisser aller à la joie de Noël est hanté par des fantômes qui lui font comprendre l’importance du plaisir et du partage. Toutefois, la nostalgie qui hante l’esthétique de Noël laisse penser que la joie de Noël peut aussi produire des fantômes. Les gentils personnages de Noël ne sont-ils pas un peu des fantômes de Noël? Les fantômes de Dickens n’étaient d’ailleurs pas antipathiques. C’est l’étrange mélange de conservatisme et de modernisme du Noël de la société de consommation.  Le caractère ringard, aux yeux de plusieurs, de l’esthétique de Noël, ne s’explique-t-il pas par le caractère répétitif de l’imagerie de Noël, irréductiblement liée à un passé révolu que l’on cherche en vain à faire revivre? Ce caractère répétitif, convenu, figé, provoque chez plusieurs une lassitude désagréable. Les couleurs, les sons et toutes les autres sensations typiques de Noël ne sont-elles pas souvent intensifiées artificiellement pour pallier la fadeur de ces images ennuyantes?

 

Les récits modernes de Noël ont comme centre de gravité un passé dont il semble impossible de s’échapper, du moins sans délaisser ce qui fait le propre de l’esthétique de Noël. Les sensations réunies par les symboles de Noël sont le fruit d’une vitalité qui cherche à se projeter vers l’avenir. Les merveilleuses sensations de Noël doivent-elles s’émanciper du père Noël et des cadeaux pour reluire et nous réjouir tout au long de l’année? Les symboles de Noël sont l’expression d’un puissant désir de transmission et de durée qui emprisonne le sensible dans des formes rigides. L’amour qui fait reluire les lumières du sapin, qui fait sourire le père Noël, qui sent bon le sapin et les épices, ne peut être tourné seulement vers le passé, sous peine de se ternir, de s’attrister et de s’affadir. L’amour veut se projeter vers l’avenir. Puisque l’esthétique laïque de Noël est nostalgique, l’avenir se présente comme la sortie de Noël. L’esthétique ¾ ou les esthétiques ¾ du reste de l’année ne peuvent qu’être en rupture avec celle de Noël. Vue de Noël, ces esthétiques apparaissent souvent comme dures, revêches. Même la comédie romantique la plus doucereuse est moins sucrée que la beauté de Noël. Entre la beauté naïve et enfantine de Noël et la relative des esthétiques adultes du reste de l’année, n’y a-t-il pas une troisième voie? Mais n’y a-t-il pas une grande erreur à voir dans l’enfance une source de nostalgie? L’enfant n’est-il pas, au contraire, l’ultime porteur de l’avenir? 

 

Troisième partie : l’art chrétien. Les tensions créatrices de la nativité.

Si Noël prend son sens dans l’enfance, ce n’est pas un hasard. Noël est la fête de la nativité, bien sûr, la célébration de la naissance de Jésus. L’esthétique moderne de Noël est une esthétique enfantine, une esthétique destinée aux enfants. L’esthétique chrétienne de Noël est une esthétique de l’enfant, une esthétique qui montre la beauté de l’enfant Dieu. La nativité est le moment de l’incarnation de Dieu dans la chair humaine. Noël tire ainsi son origine de la métaphysique chrétienne de l’incarnation. La personne humaine n’est ni simplement une âme, ni simplement un corps, mais un corps animé pour lequel les sensations ont un sens. Celles-ci touchent un corps informé par une âme. Elles sont chargées d’émotions et d’idées qui ne sont pas seulement des souvenirs ou des anticipations, mais une présence véritable. Or, cette présence suppose une communauté humaine qui s’inscrit dans la durée. C’est là la métaphysique chrétienne classique, telle qu’on la trouve chez saint Thomas d’Aquin. La phénoménologie du XXe siècle a redécouvert, par d’autres chemins, ce sens du sensible. Comme l’a montré Husserl, nous ne percevons pas des données sensibles pures ¾ sons, couleurs, etc. ¾, encore moins des atomes sensibles, mais toujours des sensations comme quelque chose. Merleau-Ponty a approfondi ce phénomène, et l’a conceptualisé dans sa relation avec notre corps comme la chair du monde, ce mélange d’extériorité et d’intériorité qui se trouve dans toute perception humaine du réel. Cette signification du monde traverse ce que les phénoménologues appellent notre corps propre, notre corps tel que nous le ressentons, non pas tel qu’il apparaît à une étude scientifique objective. Ce corps propre ne peut être lui-même et ressentir le monde qu’en s’inscrivant dans un monde vécu commun, un monde historique et culturel. C’est pourquoi les beautés naturelles et artificielles peuvent se mélanger : elles sont réunies dans un corps à qui elle fon plaisir et dans une culture qui leur donne un sens. 

 

Les sensations de notre corps résonnent et dansent entre elles parce qu’elles cherchent un sens, elles cherchent des idées et des actions qui leur donnent un avenir. La synesthésie est si forte qu’elle cherche à atteindre les pensées et les projets. C’est ce désir que comblent les récits religieux et artistiques. La métaphysique et la phénoménologie doivent être complétées par l’herméneutique, soit une philosophie du langage et des récits. Comment le récit chrétien de la nativité peut-il encore nous toucher aujourd’hui? Peut-être par la messe de Noël, qui intéresse un public plus large que celui des croyants. De nombreux chrétiens non-pratiquants, de nombreux agnostiques et athées assistent chaque année à la messe de Noël - qui a de plus en plus lieu avant minuit - comme à un spectacle. La messe catholique a toujours une certaine théâtralité, qui est accentuée le jour de Noël. Sans doute que, pour certains, cette messe est un fort moment de nostalgie. Pourtant, l’esthétique chrétienne de Noël n’est pas conservatrice ou nostalgique, elle est classique. Elle ne donne pas le sentiment d’un passé personnel révolu, mais celui de la longue durée, celui d’appartenir à une civilisation. Comme j’ai entendu un prêtre le dire récemment, nous ne sommes pas en 2025 après Jésus Christ, mais en 2025 avec Jésus Christ. Pour les croyants, la messe joue un rôle spirituel important. Pour les non-croyants, elle peut-être un spectacle inspirant. 

 

Un passage de l’œuvre de Marcel Pagnol nous montre comment la messe peut réunir croyants et non-croyants. Dans Le château de ma mère, Marcel Pagnol raconte un Noël de son enfance, dans la bastide familiale, blottie dans les collines de l’arrière-pays provençal [4]. J’en retiens non la description d’une messe de minuit comme telle, mais de la façon dont elle a été vécue. L’oncle Jules arrive tard, de retour de la messe de minuit. Ce catholique pratiquant déclare au père de Marcel, athée positiviste convaincu, que ce dernier et toute sa famille étaient avec lui à la messe en pensée, sans y être physiquement, puisqu’il avait longuement prié pour eux tous. Il avait demandé à Dieu de leur donner la foi. Le père de Marcel, sans céder un pouce de son athéisme, fut profondément touché par cette intention bienveillante et embrassa son beau-frère avec émotion. Cette accolade fut pour le petit Marcel la découverte de l’amitié véritable : « Ce soir-là, ce soir de Noël, je ressentis une émotion nouvelle : la flamme du feu tressaillit, et je vis s’envoler, dans la fumée légère, un oiseau bleu à tête d’or. » 

 

Si le beau texte de Pagnol nous montre que les non-croyants peuvent être à la messe dans le cœur des croyants, l’expérience montre que le miracle de l’amitié entre croyants et non-croyants peut se produire chaque année à la messe de minuit. Ceux qui aiment le Noël moderne ne sont pas dépaysés, puisque les messes catholiques du 24 décembre au soir accueillent en général l’imagerie moderne de Noël. Mon église lavalloise, par exemple, est décorée de nombreux sapins ornés de boules, disposés tout autour de l’assemblée, ainsi que de boucles rouge vif un peu partout et de bouquets de points sépia. Des guirlandes de lumières décorent certains ornements sacrés et une grande crèche, placée près de l’autel. Ces images côtoient la croix, le Christ, la Sainte Vierge, le chemin de croix et tous les ornements sacrés de l’église, mais aussi des dessins, messages et décorations réalisés par les enfants de la paroisse. La joie naïve côtoie donc des images sacrées, solennelles. La naïveté et la douceur du Noël laïque sont parfaitement à leur place dans la maison du grand Dieu d’amour. 

 

Ce Dieu aime tellement l’humanité qu’il a offert son fils pour la sauver. L’esthétique chrétienne a un aspect tragique. Souvent, un Christ crucifié surplombe la scène. Chacun comprend que le petit enfant dans la crèche sera, devenu adulte, humilié et exécuté par la cruauté des hommes. La vie de Jésus est visible dans les œuvres qui ornent l’église. La messe elle-même fait comprendre le récit, fondé sur les évangiles et l’ensemble de la Bible, d’un être divin qui consacra sa vie à affronter la violence par la tendresse. On comprend que l’Enfant Jésus a quelque chose de grandiose à accomplir. On comprend qu’il sera celui qui guérira les malades, nourrira les affamés, relèvera les humiliés, tout cela dans le renouvellement de la parole de Dieu. Pour les chrétiens, la nativité est le moment premier de cette épopée dont Noël est le début. Ce n’est pas l’apothéose du plaisir en famille, c’est le commencement de quelque chose qui va évoluer tout au long de l’année liturgique. La nativité est le premier chapitre d’un récit qui se termine par la passion, où se produira, à Pâques, le retournement miraculeux de la résurrection, la victoire ultime de la vie sur la mort. De la petitesse de Jésus dans la crèche, à la grandeur des miracles, à la tragédie de la passion jusqu’à la gloire de la résurrection, c’est la sensibilité de la chair de Dieu qui révèle toutes ses dimensions. Le christ enfant, adulte, crucifié et ressuscité est un être sensible. Se pourrait-il que les cyniques que l’esthétique de Noël ennuie découvrent que celle-ci peut être sérieuse, en contemplant une crèche sous une statue du crucifié? 

 

La musique est sans doute la forme d’art qui a le mieux conservé la grandeur spirituelle du christianisme dans la conscience commune. On peut y retrouver la gaieté des chansons modernes de Noël, mais elle prend place dans une gamme émotive beaucoup plus large. Du moyen-âge jusqu’à Bach et au-delà, les chants de Noël ont célébré la transcendance divine qui s’incarne dans l’Enfant Jésus. Le chœur québécois des Rhapsodes, avec leurs harmonies vocales venues du fond des temps, chante en plein XXe siècle les plus anciens airs chrétiens de Noël, tel que Noël nouvelet, qui date du XVe siècle, ou Entre le bœuf et l’âne gris, qui date du XVIe siècle. Les chorales d’enfants qui entonnent des chants traditionnels de Noël gardent une certaine popularité. Les Petits chanteurs du Mont-Royal, par exemple, chantent Çà, bergers ou Les anges dans nos campagnes.  La pureté céleste de ces jeunes voix exprime la mystérieuse fusion de gloire et d’humilité qui est au cœur de la nativité. Dans un autre registre, la voix chaude de Mahalia Jackson, tour à tour douce et puissante, a rendu hommage de toutes les manières possibles à l’enfant Jésus, y compris avec une surprenante familiarité, dans Happy birthday to you, Our lord. Cette intimité avec le créateur de l’univers n’est possible que par le mystère de la nativité. Cette intimité permis à Mahalia Jackson de s’adresser personnellement à Dieu en chantant, pour les funérailles de Martin Luther King, Take my hand, Precious Lord (Oh seigneur, prend ma main). Les artistes américains noirs du XXsont sans doute ceux qui ont le mieux modernisé le sublime de l’esthétique chrétienne. 

 

 

La musique chrétienne de Noël peut être émouvante pour les non-croyants comme pour les croyants. Beaucoup moins connus que la musique chrétienne et la messe de Noël, les tableaux anciens qui représentent la nativité montrent la beauté du nouveau-né, la royauté d’un enfant divin. Cet enfant est toujours accompagné de sa mère, Marie. La nativité est forcément une maternité. Dans plusieurs tableaux médiévaux, Marie est mise à l’honneur par sa place centrale, sa grande taille, ou encore par les rayons de l’étoile qui vont vers elle plutôt que vers Jésus. Qu’on songe un peu à cette expression incroyable : Marie mère de Dieu.  Joseph, lui, est souvent en retrait. Il contemple la mère en l’enfant, il accueille les autres participants à la scène, comme les bergers. Dans un tableau allemand du moyen âge, il est penché, presque couché au sol, en train de souffler sur le feu sous un petit plat où cuit un repas pour Marie. Le premier festin de Noël aurait-il été cuisiné tendrement par un mari aimant pour son épouse chérie, qui, elle s’occupait de l’enfant Dieu? 

 

La longue histoire de l’art chrétien de Noël donne le sentiment de l’immensité du temps, mais son thème principal est porteur d’avenir. À la messe, les croyants reprennent ce thème au présent, dans leurs convictions et leurs actions. Les non-croyants peuvent le faire aussi, à leur façon, selon leur interprétation de ce que peut signifier la nativité. Elle est la rencontre miraculeuse d’une série de contraires. La lumière et les ténèbres. L’enfance et la puissance.  La gloire et l’humilité. Ces contrastes chargés de vitalité, de créativité. L’esthétique laïque de Noël est dépourvue de telles tensions. Elle est un pur bonheur, un plaisir total. Elle s’est construite en opposition au monde capitaliste industriel. Cette opposition est un rejet, un congédiement. Le spectacle de l’amour de Noël, du don, contredit la vie réelle, égoïste et p. C’est du moins le message des récits de Noël les plus populaires, d’Un chant de Noël jusqu’au récent film Le lutin (Elf). Dans ces récits, on espère que Noël va sublimer l’égoïsme humain, métamorphoser les dures habitudes capitalistes, mais on n’a pas la moindre idée de la façon dont ce récit peut se poursuivre, après Noël. Plusieurs ont fait remarquer que l’œuvre de Dickens a été publiée cinq ans avant le Manifeste communiste de Marx et Engels. Dickens a réussi son pari. Nous fêtons Noël à peu près comme il le souhaitait. C’est une preuve de la force de la littérature. Il reste à voir ce que nous avons à dire sur le reste de l’année. Nous ne manquons pas de récits et d’esthétiques diverses qui expriment toutes sortes de sensibilités. Nous avons simplement de la difficulté à mettre ses sensibilités en relation les unes avec les autres. C’est sans doute le propre de notre postmodernité laïque de ne pas imposer un récit commun à tous, mais de laisser le choix des récits, y compris celui de les rejeter tous. Le récit chrétien de la nativité demeure, discrètement, un récit auquel on peut croire, ou duquel on peut s’inspirer librement, y compris et surtout par son inscription dans le récit plus large des évangiles. 

 

Il serait vain de vouloir purger Noël de son côté commercial et matérialiste. La coutume des cadeaux remonte au paganisme de la Rome antique et s’est poursuivie dans le moyen âge chrétien. À notre époque de surconsommation, il est impossible d’y renoncer. Le spectacle des cadeaux est d’autant plus beau qu’on revient d’une messe qui lui donne tout son sens. La joie des fêtes est alors un condensé qui se déploiera tout au long de l’année, au lieu d’être un plaisir quelque peu féérique, quasi magique, en rupture avec le monde réel du travail et de la banalité ordinaire du reste de l’année. Le sentiment de la magie des fêtes s’incarne pour moi dans une odeur musquée, celle de l’encens de la messe de minuit, qui me semblait, enfant, condenser tout le mystère de Noël, à la fois proche et insaisissable. L’encens est une odeur fascinante. Je dois avouer que ce mystère divin était pour moi surtout la promesse de ce qui venait tout de suite après la messe : les cadeaux sous l’arbre de Noël. Aujourd’hui, ce mystère garde pour moi son pouvoir évocateur tout au long de l’année. Le temps de Noël est un grand cadeau si bien emballé qu’il faudra tout le reste de l’année pour l’ouvrir. 

 

J’ai élargi, dans ce texte, la notion d’esthétique bien au-delà du domaine des arts où elle est le plus souvent cantonnée. J’ai aussi voulu, dans le même mouvement, lui redonner son caractère foncièrement sensible, incarné, d’où l’intérêt du matérialisme d’Épicure et de Lucrèce. Le matérialisme doit toutefois être dépassé par une métaphysique et une phénoménologie plus riche. Cela rend possible une salutaire « esthétisation de la vie » : retrouver le bonheur de l’attitude contemplative dans l’existence quotidienne. Le christianisme nous enseigne à être sensibles aux petites choses, aux petits événements, aux personnes petites et discrètes. La vie doit être vécue, bien sûr, dans l’action, la communication, la consommation, mais elle doit aussi être contemplée. L’esthétique de Noël est une leçon de vie, une leçon de lumière. 

 

L’un de mes plus beaux souvenirs de Noël est récent, quelques années tout au plus. Il s’agit du spectacle de la neige cristalline qui scintillait dans un froid glacial, au retour de la messe. Au son des crissements de nos pas qui se hâtaient vers la chaleur de notre logis, je bouillais de l’impatience de voir la surprise sur le visage de mon fils lorsqu’il allait découvrir les cadeaux que j’avais réussi à mettre sous l’arbre après notre départ pour la messe. J’étais retourné dans l’appartement, prétextant avoir oublié quelque chose, pendant que mon épouse détournait son attention. Des parents n’ont pas à être de grands prestidigitateurs pour impressionner leur enfant de 5 ans! La ruse fonctionna, au grand plaisir de notre fils, qui crut y trouver la preuve du passage du père Noël. Ce qui faisait ainsi briller la neige, ce soir-là, c’était la joie de donner, plus durable que celle de recevoir. Le don est une attitude profondément esthétique : on contemple la joie de celui à qui on donne et cette image devient une partie de nous.  

 

 



[1] Je suis ici les analyses d’Annick Le Guérer, « Ambivalence de l’odorat et de l’odeur dans la philosophie gréco-latine », dans Les pouvoirs de l’odeur, Odile Jacob, 2002, pages 155-160.

[2] Épicure, Maximes et Lettres, cité dans Herman Parret, Le plaisir esthétique et la vérité des sens, Philosophiques, vol. XXIII, no1, printemps 1996, p. 82.

[3] Colette, Œuvres II, Gallimard, 1986, pages 1107-1109.

[4] Marcel Pagnol, Le château de ma mère, Le Livre de Poche, p.162-164.

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