Le 8 juin 2026, j’ai donné une conférence sur la loi 101 au cégep et la souveraineté au restaurant La petite marche, sur la rue St-Denis à Montréal. Des membres du Mouvement Démocratie Souveraineté m’ont fait l’honneur de m’écouter et de discuter avec moi, de même que des membres de ma famille et plusieurs amis. Ce fut un moment très agréable. Je publie ici le texte que j’ai présenté, avec quelques corrections et modifications mineures.

Georges-Rémy Fortin

 

Loi 101 au cégep et souveraineté. Conférence du 8 juin 2026. 

 

Bonjour,

Je remercie le MDS de m’avoir invité, tout particulièrement Mme France Giroux, avec qui j’ai eu le plaisir de discuter quelques fois cette année. 

 

Je vais vous parler de la loi 101 au cégep et de la souveraineté.

 

Comme vous le savez peut-être, un nombre important d’exécutifs syndicaux de professeurs de cégep ont appuyé la loi 101 au collégial : 41 cégeps, deux fédérations syndicales, et l’AQPF (Association québécois des professeurs de français). Ces progrès datent de 2021-2022. Depuis, cette cause a cessé de progresser dans le monde syndical. Tout espoir n’est cependant pas éteint, loin de là. 

 

Pour des militants en faveur de la loi 101 au cégep, il est réjouissant de voir que la promesse de la faire a été prise par le Parti Québécois depuis quelques années et qu’elle figure clairement dans son programme. Plus réjouissant encore, le PQ se trouve en bonne situation dans les sondages depuis un bon bout de temps. En demeurant prudent, on peut dire que l’élection du PQ et l’extension de la loi 101 au cégep sont possibles dans un proche avenir. 

 

Toutefois, il ne faut tenir pour acquises ni la victoire du PQ, ni sa capacité à réaliser rapidement tout ce qui se trouve dans son programme. Les dossiers difficiles à gérer ne manqueront pas (santé, économie, relations internationales, etc.) Surtout, la promesse réitérée de tenir un référendum pourrait occuper toute la place. Faudrait-il, par exemple, tout miser sur la préparation du référendum et repousser l’élargissement de la loi 101 à un Québec souverain? Vu les nécessités politiques diverses et l’énormité de la tâche de préparer un référendum et construire un pays, bien des projets peuvent être remis à plus tard. 

Malgré cela, je pense que cette mesure doit être réalisée dès que possible, vu l’urgence linguistique. Je voudrais m’adresser ici aux souverainistes pour leur soumettre l’idée que se consacrer à la loi 101 n’est en rien une diversion ou une perte d’énergie qui nous détournerait de notre projet ultime, la souveraineté. Je ne dirai que quelques mots aujourd’hui sur l’urgence linguistique et les raisons fondamentales de faire la loi 101 au cégep. Je vais surtout vous parler de l’impact qu’une telle mesure, une fois réalisée, peut avoir sur la dynamique politique québécoise. Je m’adresse aux souverainistes en général, et au Parti Québécois en particulier, pour leur soumettre l’idée que l’extension de la loi 101 au cégep fait partie d’une démarche souverainiste et ne doit donc pas être remise à plus tard. 

Dans la présentation qui suit, je vais vous parler d’abord du rôle de la loi 101 dans l’histoire politique du PQ, jusqu’à sa prise de position pour la loi 101 au cégep.  Deuxièmement, je vais aborder l’épisode caquiste pour souligner que la loi 101 au cégep est bien une mesure que seul un parti souverainiste est prêt à appliquer. Je vais ensuite soutenir que la loi 101 au cégep est une mesure rassembleuse pour les souverainistes de gauche et de droite. Enfin, je soutiendrai que c’est une mesure susceptible de contribuer à une mobilisation nationale pour la souveraineté. 

 

Première partie : la loi 101 au cégep et l’histoire du PQ. 

 

Le PQ a une relation privilégiée avec la loi 101, bien sûr, puisque c’est lui qui l’a faite. Rappelons toutefois que tous, à l’époque n’étaient pas convaincus. René Lévesque lui-même avait des réserves. 

 

Cependant, la loi 101 est devenue rapidement une loi populaire au sein du PQ, puis dans l’ensemble de la population. Les attaques du fédéral contre la loi 101 ont renforcé cet attachement. Dans son Mémoire de maîtrise en histoire à l’Uqam de 2016, Pierre-Luc Bilodeau soutient que la loi 101 a servi d’argument durant le premier référendum [1]. Par la suite, dans les années 80, le PQ en a fait selon lui un usage stratégique, notamment quand il a été dans l’opposition. La loi 101 a pris assez rapidement une valeur symbolique : elle incarne la défense du français et notre capacité à légiférer par nous-même, hors de l’emprise du fédéral. Ce symbole est tellement fort que le Parti Libéral du Québec a voulu s’approprier en partie la paternité de la loi 101, en la présentant comme la suite logique de sa loi 22. Le PLQ allie toutefois une défense symbolique de la loi 101 avec des actions contre le droit collectif à la préservation du français. Il donne plutôt la priorité aux droits individuels et aux revendications des anglophones. Bilodeau considère que la situation linguistique s’est ensuite apaisée dans les années 90. Je pense qu’il se trompe sur ce dernier point. 

 

En fait, dans les années 90, la conscience de la précarité du français s’accentue chez quelques souverainistes. Josée Legault et Michel Plourde ont réalisé en 1995 une étude qui démontrait un déclin du français et recommandait un renforcement de la loi 101. Louise Beaudoin était Ministre responsable de la Charte de la langue française à ce moment. Avec le conseil des Ministres, elle avait alors jugé qu’il n’était pas nécessaire de renforcer la loi 101. Même Camille Laurin était de cet avis. Il jugeait que la loi 101 avait atteint « de 75 à 80% de ses objectifs [2]». Le Premier ministre Lucien Bouchard avait rejeté l’idée et mis le document de côté. Il avait même déclaré « qu’il ne pourrait pas se regarder dans le miroir » s’il « cautionnait la radicalisation du parti sur cette question délicate [3]». Mentionnons que Robert Perreault, député de Mercier, avait rapporté au conseil des ministres que des gens de son compté demandaient la loi 101 au cégep [4]. Lui-même, toutefois, n’était pas de cet avis. La thèse de la paix linguistique semble confirmée chez les dirigeants du PQ. Cependant, l’avenir va confirmer le diagnostic de Legault et Plourde. 

L’un de ceux qui vont le faire est Charles Castongay, qui rapporte une anecdote significative à mes yeux. Il raconte qu’à la fin des années 90, il a donné une conférence expliquant que les jeunes allophones étaient mieux francisés que ceux qui arrivaient au Québec à l’âge de 15 ans ou plus [5]. Quelqu’un dans l’assistance lui a demandé s’il ne faudrait pas étendre la loi 101 au collégial. Il dit avoir été surpris par la question, et répondu qu’en toute logique, il fallait le faire. On sait que Castonguay est devenu ensuite l’un des principaux partisans de la loi 101 au cégep. Pendant que ce mathématicien démographe poursuit son œuvre scientifique, la base nationaliste se mobilise. En 2005, les jeunes péquistes parlent d’étendre la loi 101 au cégep. Bernard Landry, qui s’y opposait d’abord, a changé d’idée en 2009 [6]. Les études de Charles Castonguay, notamment, suscitent des prises de conscience. Il a fallu attendre Pierre Curzi, en 2011, pour que le PQ adopte une position en faveur de l’extension de la loi 101 au cégep [7]. Curzi avait produit un rapport, avec l’aide d’Éric Bouchard, de même que Benoit Dubreuil (l’actuel commissaire à la langue française, ainsi que Guillaume Rousseau et Charles Castonguay, notamment [8]). Malheureusement, une fois élue comme gouvernement minoritaire, le PQ de Mme Marois a produit la loi 14 (la ministre responsable de la Charte de la langue française est alors Diane de Courcy) sans extension de la charte de la langue française au cégep [9]. On sait que des négociations ont eu lieu durant quelques mois avec la CAQ. La CAQ s’opposait à plusieurs éléments de la loi 14 et défendait le libre choix de la langue d’enseignement au cégep [10]. Dans une chronique Josée Legault a expliqué cela par la relative impopularité de la loi 101 au collégial à cette époque. Encore en 2017, 63% des Québécois sont contre [11]. Un gouvernement minoritaire ne pouvait se permettre cette mesure en 2012. 

 

L’opinion publique va toutefois évoluer. Le livre de Frédéric Lacroix, Pourquoi la loi 101 est un échec, sorti en 2020, de même qu’une série d’articles du Journal de Montréal sur le service en français dans les commerces de Montréal ont eu un retentissement certain [12]. En 2020, l’aile jeunesse du PQ a pris position en faveur de la loi 101 au cégep. En 2021, le PQ emboîte le pas [13]. Dans une entrevue de 2021, Louise Beaudoin, par exemple, dit à ce moment regretter de ne pas avoir renforcé la loi 101 en 1996 et prend position pour la loi 101 au cégep [14]. Comme on le voit, plusieurs personnalités importantes du Parti québécois ont changé d’avis à ce sujet au fil des années. Dans le premier débat des chefs de 2022, Legault a rappelé à PSPP qu’il n’avait pas toujours appuyé la loi 101 au cégep [15]. Paul St-Pierre Plamondon a expliqué que l’aile jeunesse et le mouvement des syndicats de professeurs de cégep l’avaient convaincu de changer d’idée. Pour une deuxième fois, la loi 101 au cégep est au programme du PQ. Arrêtons-nous quelques instants pour cerner la place que cette mesure occupe dans ce programme. 

 

La loi 101 au cégep est l’une des mesures qui se trouvent dans le document « Plan d’urgence pour la langue française » du PQ [16]. Le plan s’articule autour de cinq thèmes : l’intégration des immigrants, l’éducation, le travail et les entreprises, les arts et la culture, et enfin l’État et les municipalités. La loi 101 au cégep est la première mesure présentée dans le thème de l’éducation, et celle qui est expliquée le plus en détail. La loi 101 est aussi mentionnée ailleurs, notamment la proposition qu’elle s’applique aux services offerts aux enfants des immigrants temporaires. Enfin, il est suggéré d’en faire une loi quasi constitutionnelle qui s’applique à toutes les autres lois. 

 

Dans le document « Écrire l’histoire » (congrès janvier 2026), qui définit le projet national du PQ, le point 1 est le projet d’indépendance nationale [17]. Le point 2 concerne l’identité québécoise définie par la langue française. La mesure principale projetée pour protéger le français est une loi pour faire « la promotion et la défense du français qui viserait à intégrer par la convergence culturelle les nouveaux arrivants ». Une suite de mesures sont ensuite énumérées, dont la première est l’extension de la loi 101 au cégep. La loi 101 au cégep figure donc en bonne position dans ce long document (environ 90 pages) qui traite de tous les sujets politiques importants, allant des droits des autochtones aux services sociaux. 

 

Il ressort de cette brève analyse que la loi 101 est une partie essentielle du programme du PQ, depuis 1977 jusqu’à aujourd’hui. Il y a eu une évolution dans la relation du PQ à la loi 101. C’est une mesure qui est passée d’idée controversée à une conviction commune qui a même pris valeur de symbole. La conscience du déclin du français ne cesse de s’accentuer depuis le rapport de Mme Legault dans les années 90, et plus encore ces dernières années. De façon générale, l’idée qu’il y a un déclin du français et qu’il faut y faire face par un renforcement de la loi 101 est majoritaire chez les francophones et chez les souverainistes en particulier. Le programme du Parti québécois est donc au diapason de l’électorat francophone.

 

Deuxième partie de la conférence : marquer la différence entre gouvernement souverainiste et autonomiste.

 

 

Si la CAQ s’est opposée à la loi 101 au cégep lorsque Mme Marois était au pouvoir, elle a ressenti la nécessité de la renforcer à son tour après quelques années au gouvernement. François Legault a voulu aller plus loin, dans la défense du français, comme premier ministre au début des années 2020 que ce à quoi il était prêt à consentir dans l’opposition en 2012. Le PL96 de la CAQ, devenu la loi 14, est sans contredit un de ses legs les plus importants, avec la loi 21 sur la laïcité. 

 

La CAQ a évolué, mais pas au point d’étendre la loi 101 au cégep. Simon Jolin-Barette s’était pourtant montré ouvert à inclure l’extension de la loi 101 au cégep dans le PL96 [18]. François Legault a rejeté cette mesure. Selon Emmanuelle Latraverse, il n’aurait pas voulu indisposer « la bourgeoisie montréalaise et son électorat des banlieues qui aspire à s’y joindre [19] ». Lors du point de presse du dépôt du PL96, Legault, dans sa réponse en anglais à une journaliste, explique qu’il voulait préserver le droit des francophones d’aller au cégep en anglais pour améliorer leur maîtrise de cette langue. Il ajoute « Maybe I should have done that also [20]». Cet événement est-il anecdotique? Je ne le pense pas. Sa réponse laisse transparaître un certain complexe envers l’anglais, qui reste la langue des affaires et du succès.  Est-ce cela qui l’a empêché d’aller jusqu’à la loi 101 au collégial?

Une explication est peut-être que l’attention de la CAQ était ailleurs. Je cite en ce sens Samuel Lemire, chercheur en droit constitutionnel et membre de la CAQ : « Le pragmatisme manifesté par le gouvernement eu égard à ces enjeux [la protection du français] contraste toutefois nettement avec le volontarisme dont il a fait preuve sur le front constitutionnel [21] ». Selon Lemire, la CAQ a déployé plus d’énergie pour faire avancer la place du Québec dans la constitution canadienne que pour protéger le français. 

 

Lemire, pourtant caquiste, concède que la loi 14 ne va peut-être pas assez loin sur les cégeps. Je le cite à nouveau : « À terme, il est possible que le pragmatisme de l’approche caquiste l’amène à sous-estimer la volonté des Québécois d’attaquer de front des enjeux contemporains comme ceux qui sont liés à l’enseignement collégial et soit jugé substantiellement insuffisant [22] ». Lemire lui-même semble donc trouver la loi 14 insuffisante.  Le Commissaire à la langue française vient récemment de publier un rapport dans lequel il considère que la loi 14 rate plusieurs de ses objectifs, notamment pour ce qui est de la francisation en entreprise et des communications en français entre l’État québécois et les usagers des services publics. Concernant les cégeps, l’anglais est passé de 17,5% des effectifs totaux (autour de 2020) à 16,4% (2024-25) et à 15,8% (2025-26) [23]. C’est un progrès pour le français, mais un progrès trop lent. Pour les AEC (attestations d’études collégiales) dans les cégeps anglais, il y a toutefois progression pour l’anglais : de 10,8% (24-25) à 12,4% (25-26) [24]. Les AEC en anglais dans les cégeps français, passent de 16,8% à 19,4% (même période) [25]. Dans les deux cas, on dépasse le seuil maximum prévu par la loi (11,7% et 16,8%). 

 

Il ne faut pas se satisfaire de la loi 14. La CAQ vient d’annoncer la loi 101 à la formation professionnelle et à l’éducation aux adultes. L’ajout constant de nouvelles clauses à celle-ci est un aveu de son insuffisance. La loi 14 (PL96) est une loi typiquement autonomiste qui tente de rallier nationalistes et fédéralistes. Elle fait de l’anglais un fruit défendu à certains, sauf à une minorité de chanceux. Tel est la conséquence de la préservation du principe libéral du libre-choix pour un nombre limité d’étudiants. La série de compromis qu’il a fallu imaginer pour rallier l’aile fédéraliste a produit un monstre législatif difficile à comprendre.  Une idée telle que l’objectif de 85% de cours en français dans l’ensemble du réseau universitaire (Dubreuil, Commissaire à la langue française [26]) me semble aussi pêcher par une complexité excessive et une force atténuée, une gêne à affirmer l’évidence : le français comme langue commune. 

 

La simplicité de l’application de la loi 101au cégep est un gage de son efficacité : éviter les trous, les possibilités de contournement, etc. Cette simplicité est aussi une force rhétorique : on comprend ce que veut dire cette mesure et elle exprime une volonté résolue.  L’extension de la loi 101 au cégep n’est pas en soi une mesure souverainiste, mais son caractère clair et direct est la marque d’un rejet de tout compromis sur l’essentiel. Pour cette raison, dans le contexte de l’échec de la voie autonomiste caquiste, il s’agit d’une manière de marquer la différence entre un gouvernement souverainiste et un gouvernement autonomiste. Le PQ a tout intérêt à montrer sa finalité ultime dès le début de son mandat. 

 

 

Deux jours après le dépôt officiel du PL96, le jeudi 26 mai 2022, Pascal Bérubé a permis au Regroupement pour le cégep français de faire un point de presse à l’Assemblée nationale du Québec [27]. Nous lancions alors un appel à tous les partis [28]. Nous espérions encore, à ce moment, que la CAQ améliore sa loi. Seul le Parti québécois a appuyé le Regroupement pour le cégep français. Avec le recul, on peut penser que toute la logique autonomiste de la CAQ empêche cela. En voulant donner plus de place au Québec dans le Canada, le caquisme implique de reconnaître le gouvernement canadien comme autorité, gouvernement dont l’anglais est la langue dominante, malgré le théâtre du bilinguisme officiel. La CAQ est bien sûr plus nationaliste que le PLQ, mais elle partage en partie l’ambiguïté de ce dernier envers la loi 101. Tous deux ont dans leur électorat un certain nombre de fédéralistes résolus. Si le PLQ a appuyé la loi 101 en parole, tout en l’affaiblissant dans les faits, la CAQ réunit l’action et le discours, mais en faisant les choses à moitié, pour ne pas faire éclater sa coalition. Seul le PQ peut vraiment joindre l’action à la parole sur ce point. Les caquistes nationalistes prendront-ils un jour conscience du compromis auquel ils doivent consentir pour leur option autonomiste? Bien des caquistes désirent un vrai renforcement de la loi 101. La loi 101 au cégep serait-elle une mesure susceptible de rallier des caquistes comme Jolin-Barette et Lemire? 

 

Troisième partie : une mesure rassembleuse pour le camp souverainiste.

 

 

Avant de convaincre les caquistes et les indécis, il faut rassembler tous les souverainistes. Cela implique pour un gouvernement du Parti québécois des politiques relativement modérées, ni trop à droite ni trop à gauche. Cela implique de mettre de l’avant des mesures rassembleuses. La loi 101 au cégep en est une. Il s’agit en effet d’une mesure qui recoupe des convictions très fortes à la fois à gauche et à droite. Je voudrais maintenant montrer le caractère rassembleur de la loi 101 au cégep en énumérant quelques personnalités de gauche et de droite qui l’appuient résolument.

 

Du côté de la gauche, on trouve bien sûr, l’un des pères de la loi 101, Guy Rocher. Je le cite : « Parce que cette institution marque tellement les jeunes et marque tellement la société québécoise, il est essentiel à mon avis que les francophones et les allophones fréquentent le cégep en français. […] Je dirais même qu’en 1977, nous avons fait une erreur. Nous aurions dû porter la loi 101 jusqu’au cégep et même je dirais jusqu’au baccalauréat [29] ». Le décès de monsieur Rocher l’année dernière (à 101 ans!) n’empêche pas son influence de se poursuivre dans une gauche attachée à la protection du français. 

 

Ainsi, Josée Legault, Normand Ballargeon, ou encore un grand syndicaliste comme Gérald Larose, notamment, appuient la loi 101 au cégep. Pour la gauche, il s’agit surtout d’une importante mesure de socialisation. J’ai mentionné tout à l’heure que le Regroupement pour le cégep français a demandé à tous les partis de l’appuyer. Nous avons aussi adressé des demandes en ce sens, sans succès, auprès de Québec Solidaire. Nous avions pourtant senti, chez certains membres de ce parti, un appui pour cette mesure. Nous savons que plusieurs professeurs qui l’ont appuyé sont des sympathisants de QS. De nombreux électeurs de gauche peuvent donc appuyer cette mesure. 

 

À l’autre bout du spectre politique, on retrouve Mathieu Bock-Côté, qui en parle depuis des années. Joseph Facal, aussi associé à la droite, s’y est rallié, après s’y être d’abord opposé. Pour des souverainistes de gauche comme de droite, il y a consensus sur le fait que le réseau public des cégeps joue un rôle identitaire majeur pour la nation québécoise. La gauche, qui se méfie de toute fermeture identitaire, peut adhérer à une identité nationale fondée sur la langue française. La droite, qui peut être critique envers les institutions publiques et l’interventionnisme étatique, peut se rallier à la défense d’une institution qui joue un rôle essentiel pour préserver l’identité nationale. Il me semble qu’il y a très peu de thèmes aussi rassembleurs que celui-là pour le mouvement souverainiste. 

 

La conciliation droite-gauche dans le mouvement souverainiste doit plus que tout se faire sur un enjeu explosif partout dans le monde, celui de l’immigration. Certains considèrent que la question démographique a dépassé en importance la question de l’économie dans les préoccupations de l’électorat. Le débat sur les seuils d’immigration en est un qui polarise l’espace public. 

 

À ce sujet, Camille Goyette-Gingras, Présidente des Oui Québec invite les partis souverainistes à admettre leur désaccord sur le fond de cette question et à se concentrer sur leurs points communs [30]. La récente controverse autour du rapport des Oui Québec sur l’inclusivité montre à quel point cet exercice est difficile. La loi 101 au cégep devrait, sur cette question épineuse, être l’un de ces points communs entre les souverainistes progressistes et conservateurs. 

 

Il s’agit en effet d’une mesure qui pourrait accroitre notre capacité d’intégration. Le cégep contribue de multiples façons à l’intégration des immigrants. D’abord, parce qu’il contribue à compléter la francisation de néo-Québécois qui ont commencé leur parcours scolaire en français au primaire et au secondaire. Ensuite, parce qu’il accueille des étudiants étrangers dont plusieurs feront une demande d’immigration. (J’ouvre une petite parenthèse : les demandes de permis d’études pour étrangers sont souvent refusées par le fédéral lorsqu’elles sont faites en français et pour les cégeps. Voilà un beau combat à livrer pour défendre les droits des immigrants.) Enfin, la formation continue occupe une place de plus en plus grande dans les cégeps, et un nombre grandissant d’immigrants y a recours (ce sont les AEC). Ceux qui veulent garder des seuils d’immigration élevés devraient considérer la loi 101 au cégep comme une condition sine qua non pour rendre leur position crédible. 

 

Quant à ceux qui souhaitent une diminution des seuils d’immigration, ils doivent admettre qu’un nombre important de néo-Québécois font déjà partie de notre nation et que l’intégration demeurera un enjeu prioritaire dans les prochaines années, quel que soit le nombre de nouveaux arrivants que nous accueillerons. 

La loi 101 au cégep est une façon de rappeler que la préservation du français est d’abord et avant tout un devoir que la majorité historique de langue française s’impose à elle-même, dans le respect des droits de la minorité anglophone. Alors que partout dans le monde, le désir légitime des peuples de préserver leur identité donne lieu à des dérives intolérantes, nous avons avec l’attachement émotif à la loi 101 la possibilité d’entretenir un nationalisme à la fois identitaire et civique, parce que fondé sur la langue et le respect des droits fondamentaux.

 

On sait que le PQ fait l’objet d’une démagogie intensive qui associe ses positions au trumpisme et au populisme conservateur, quand ce n’est pas au fascisme. Je ne pense pas qu’il faille réagir à chacune de ces attaques malhonnêtes, qu’il vaut souvent mieux ignorer. Il faut surtout diffuser le plus possible le programme du PQ pour faire connaître ses positions. Dans sa « Déclaration de principe » de 2019, le PQ présente le nationalisme comme l’une de ses quatre valeurs fondamentales, avec la liberté, la justice et l’environnement [31]. Il affirme que l’une de ses valeurs est, je cite : « Le NATIONALISME comme valeur d’ouverture, d’inclusion et d’unification, qui regroupe les individus en une collectivité plus forte que la somme de ses parties ». En ce sens, la loi 101 au cégep est une mesure qui montre que le PQ soutient une politique d’intégration massive.

 

La loi 101 au cégep est à la fois une mesure qui aura des effets réels pour le français, et une mesure symbolique, une mesure qui rend visible une conception de la société, en l’occurrence le nationalisme inclusif du PQ. L’ajout de cette mesure dans le programme du PQ s’est traduit, surtout au cours de l’année 2022, par une place importante de celle-ci dans la sa stratégie de communication. Le Soleil titrait même qu’il allait s’agir de la « question de l’urne » pour le PQ pour l’élection de l’automne 2022 [32]. Depuis, le PQ privilégie d’autres sujets. Le caractère fortement rassembleur de la loi 101 au cégep montre qu’il a tout intérêt à y revenir. 

 

Dernière partie : la loi 101 au cégep et confiance dans notre capacité d’agir. 

 

Le PQ a un plan détaillé pour les premières années de son prochain mandat, plan qui s’articule autour d’une démarche pour préparer l’indépendance [33]. Le développement de nos relations internationales et une consultation sur une constitution québécoise, l’élaboration démocratique de celle-ci, de même que la définition d’une citoyenneté québécoise, sont les moments forts de cette démarche. Il s’agit de définir à grand trait l’État québécois qui deviendrait souverain. Cela n’est possible qu’en orientant le débat collectif sur des questions concrètes et consensuelles. 

 

Je crois que la loi 101 au cégep répond à ces deux critères. À mon sens, en parler ne constitue pas une diversion ni une digression par rapport à la question de l’État, mais un apport à celle-ci. Si les cégeps ne sont qu’une institution publique parmi plusieurs autres, la question de la loi 101 au cégep reste centrée sur le rôle de l’État et sur l’importance du français. Il s’agit donc d’une question nationale au sens fort du terme. Guy Rocher parlait de la loi 101 comme d’une deuxième révolution tranquille. Son élargissement au cégep est un progrès assez minime par rapport à la loi 101 dans son ensemble, mais important par rapport à la loi 14 (PL96). La loi 101 au cégep serait un geste d’affirmation propre à renforcer une conscience et une volonté nationale. 

 

Pour Camille Laurin, la loi 101 devait avoir un effet thérapeutique. Cela incluait, pour lui, ses effets politiques. Il s’agissait de gouverner « comme si le Québec était déjà souverain ». Cela demeure vrai aujourd’hui. La loi 101 au cégep peut avoir un effet politique dont il faut profiter. Un gouvernement souverainiste doit faire œuvre de pédagogie, éduquer, argumenter. La meilleure façon de le faire est par l’action. 

 

On pourrait arguer qu’un gouvernement souverainiste devrait surtout poser des gestes de rupture qui rendent la démarche vers la souveraineté irréversible. Historiquement, on a par exemple proposé la mise sur pied d’un système d’imposition unique, le rapatriement des compétences en matière de culture et de communication par la création d’un pendant québécois du CRTC ou la création d’une citoyenneté québécoise. Ces mesures sont aujourd’hui à l’agenda du PQ. J’en suis. Ces mesures sont toutefois pour la plupart beaucoup plus complexes à réaliser que la loi 101 au cégep. Mon propos n’est surtout pas ici d’opposer celle-ci à d’autres mesures souverainistes, mais de soutenir qu’elle constitue l’une des mesures les plus fortes et les plus réalistes qui soient.  Je dirais que son ratio « applicabilité » / « effectivité » est excellent : une relative facilité à réaliser, des effets importants qui en découlent. 

 

Si le PQ va de l’avant avec cette mesure, il ne manquera pas d’y avoir un débat houleux. Ses adversaires vont soulever une infinité de problèmes techniques. Les anglophones vont crier à l’injustice. Il faut avoir confiance que la majorité appuie cette mesure. Si les attaques juridiques du fédéral contre la loi 101 peuvent mobiliser les nationalistes, comme cela a été le cas dans les années 80, sont élargissement, aujourd’hui, le peut aussi. Comme Bernard Landry, Louise Beaudoin, ou Joseph Facal, les Québécoises et les Québécois ont évolué à ce sujet. La loi 101 au cégep récoltait en 2021 l’appui de 55% des Québécois (69% chez les francophones [34]). Pour revenir brièvement sur l’expérience du Regroupement pour le cégep français, je peux dire que c’est une position que beaucoup appuient sans en parler. Il faut en parler! L’appui important des syndicats locaux de professeur de cégep montre qu’il s’agit d’une mesure populaire. 

 

Les temps ont changé depuis le début des années 2000, où cette mesure était encore qualifiée de « radicale ». C’est maintenant une mesure populaire, plus même, que la souveraineté. Si la CAQ et QS refusent d’appuyer la loi 101 au cégep, une bonne partie de leur électorat l’appuient. Il faut aller chercher ces gens. C’est pourquoi un gouvernement majoritaire du PQ devrait voir cette mesure comme un facteur, pas le seul, ni le principal, mais un facteur important, capable de tirer l’option souverainiste vers le haut. 

 

Conclusion

 

La loi 101 est une grande loi québécoise, pour corriger la formule provocatrice de Stéphane Dion. Elle est claire et elle est à la hauteur du problème qu’elle doit résoudre, l’anglicisation. C’est pour cela que les Québécois ont développé un attachement affectif très fort envers elle. Elle est devenue un symbole. Ce mélange d’efficacité et de valeur symbolique fait d’un renforcement de la loi 101 une excellente rhétorique par l’action. Alors que le Commissaire à la langue française démontre l’insuffisance des mesures actuelles, il faut cesser d’hésiter. 

 

La loi 101 au cégep est une mesure à la fois utile et nécessairement incomplète. Elle devrait être présentée comme une mesure qui en appelle d’autres, à cause de l’énormité de la tâche de défendre le français. Le débat qui ne manquera pas d’avoir lieu si elle est adoptée sera une excellente occasion pour faire de la pédagogie sur la préservation du français et sur les institutions publiques propres au Québec. Même dans un Québec souverain, les centaines de millions d’anglophones de l’Amérique du Nord continueront d’exercer une forte pression sur notre langue. C’est pourquoi le travail législatif et institutionnel pour préserver le français sera sans fin. La souveraineté n’est pas une victoire définitive pour la langue française, mais le moyen de s’assurer un progrès continu. 

 

La loi 101 au cégep est une mesure qui enracine le PQ dans son histoire. Je crois que c’est une mesure qui a d’abord été proposée par la base, avant d’être graduellement reprise par des intellectuels et des leaders du Parti québécois. C’est une mesure apte à distinguer clairement un gouvernement souverainiste du précédent gouvernement autonomiste de la CAQ. C’est une mesure rassembleuse pour la droite et la gauche, y compris et surtout sur le sujet épineux de l’immigration. Il faut y voir l’occasion de soulever la seule polarisation qui compte vraiment pour notre destin national : celle entre les nationalistes et les fédéralistes. Charles Milliard nous prépare, je crois, le retour d’un fédéralisme qui brandit l’étendard de l’anglais comme langue de la réussite individuelle.  Dans les années 80, l’attachement à la loi 101 stimulait le vote souverainiste lorsque le fédéral l’attaquait. Il s’agit maintenant, dans les années 2000, de prendre l’initiative et de faire de son renforcement un moteur pour le mouvement souverainiste.

 

Merci de m’avoir écouté!

 



[21] Lemire, Samuel, « Le projet de loi 96 : le reflet de l’évolution du nationalisme linguistique québécois », dans Recherches sociographiques, 63(1-2), p.119, https://doi.org/10.7202/1092384ar  

[22] Ibid., p.119.

[23] Commissaire à la langue française, Rapport annuel 2025-2026, p.41.

https://www.commissairelanguefrancaise.quebec/publications/institutionnel/rapport-annuel-

2025-2026

[24] Ibid., p.42

[25] Ibid., p.45.

[28] Voir notre texte disponible sur Facebook : https://www.facebook.com/share/p/18sAmLUWNv/

Commentaires

  1. Je ne désire aucunement d'un Québec souverain avec les institutions corrompues qu'il a, au taux approchant les 50%, selon la commission Charbonneau.
    Je veux un peuple souverain, rien de moins.
    Le territoire et l'État doivent lui être soumit.
    C'est au peuple souverain de détenir le pouvoir législatif, seul sans partage ni intermédiaire.

    Un seul parti politique offre cela au québécois.
    les 19 autres, ils ne veulent que reconduire un état corrompu jusqu'à la moelle au pouvoir.

    Le changement, ça doit cesser!
    Changer "quatre trente-sous pour une piasse" Ça doit se terminer maintenant.
    La stabilité est le garant'.
    L'instruction sociale est le chemin.
    La pérennité du peuple est la destination.

    Le PQ serait un bon outil pour réaliser la souveraineté populaire, mais avec presque 600 règlements internes, il est paralysé depuis des décennies.

    Nous vivons dans une tour de Babel ou nos dictionnaires personnels sont différents d'un individu à l'autre. Il n'est donc que logique de se retrouver divisés et que quelqu'un dirige le peuple.

    La force des chaînes qui nous emprisonnent c'est l'ignorance.
    La clé de la liberté, c'est la connaissance.

    Seule la VÉRITÉ peut être découverte.
    Quant au mensonge, il est toujours fabriqué.
    Alors, cessons de fabriquer.
    Découvrons!

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