Le retour des géants. Réflexion sur le populisme conservateur à partir de l’œuvre de Giambattista Vico.
Par Georges-Rémy Fortin
Giambattista Vico a vécu au XVIIIe siècle en Italie, plus précisément à Naples [1]. Son œuvre majeure, La science nouvelle, est relativement peu connue de nos jours, mais elle a exercé dans le passé une grande influence. L’historien français Michelet, par exemple, s’en est inspiré pour sa conception du progrès. Selon Horkheimer, l’œuvre de Vico anticipe certains aspects de celle d’Auguste Compte ou encore de Hegel [2]. Comme les philosophies de Machiavel ou encore de Montesquieu avec lesquelles elle a des similitudes, la pensée de Vico conçoit l’humain comme un être essentiellement engagé dans une réalité sociales et historique. L’une des qualités de sa théorie du progrès est que celui-ci n’est pas pensé comme un processus continu ni facile, mais comme une série de rechutes dans la barbarie desquels il faut sans cesse se relever pour faire avancer la civilisation. Les duretés de l’histoire et les nombreux reculs de l’humanité réfuteraient une telle conception.
Aujourd’hui, la montée du populisme conservateur et l’accession au pouvoir de dirigeants autoritaires partout sur la planète pourrait nous faire désespérer. La pensée de Vico peut nous aider à réfléchir à notre situation historique. Vico pense pouvoir décoder dans les mythologies, les textes religieux et les poèmes anciens de l’humanité à la fois des passions et des facultés communes à tous les humains, à commencer par une propension à l’orgueil limitée seulement par un sens du divin. Il y décode aussi des traces de l’histoire propre de chaque peuple. Il n’est pas question ici de considérer les analyses de Vico comme exactes ou complètes. Elles offrent cependant un modèle, un paradigme qui peut nous inspirer.
L’origine gigantesque de l’humanité selon Vico
Vico est l’auteur d’une « science nouvelle », qui prétend dépasser aussi bien la philosophie ancienne que le cartésianisme. Cette science postule que les humains ont un sens commun identique, qui réagit à l’environnement matériel selon des lois idéales. On peut, selon lui, découvrir les origines de l’humanité en étudiant les textes anciens à la lumière de ces principes. Ces textes, mythologiques et fabuleux, doivent être décodés comme des réactions de l’imagination humaine au monde réel. Ils ne doivent donc ni être pris au premier degré ni être considérés comme le résultat d’une simple absence d’intelligence ni de la manipulation de prêtres ou de dirigeants qui auraient volontairement trompé le peuple.
Ce que Vico croit trouver de commun à l’humanité, en appliquant son principe aux mythes anciens, c’est une origine monstrueuse. Nous serions les descendants de géants qui étaient les condensés de tout ce que nous avons de bestial en nous. À Hobbes qui croyait que l’homme de l’état de nature était un loup pour ses semblables, Vico oppose une race primitive de géants doués d’une incroyable puissance physique et de passions cruelles. Les premiers humains auraient ainsi été à la mesure des forces naturelles qui les ont engendrés. Ces êtres solitaires seraient devenus gigantesques par l’effet des efforts qu’ils devaient fournir pour se déplacer et subsister dans d’immenses forêts. D’abord complètement bestiaux et athées, ils auraient pris conscience du divin par la peur des orages, des éclairs et des puissances de la nature. Réfugiés dans des cavernes, pour se protéger, ils y auraient amené leurs femmes par pudeur, pour cacher leur vie amoureuse. Pour ne pas vivre au milieu de la puanteur des cadavres, ils auraient pris l’habitude d’enterrer leurs morts. La religion, le mariage et l’ensevelissement des morts seraient un germe de civilisation humaine. Lentement civilisés par la religion, ces géants auraient rapetissé jusqu’à devenir des humains de grande taille, donnant naissance aux héros. Muets, les géants auraient d’abord communiqué par des gestes, puis par des images, pour ainsi créer l’écriture, qui donna enfin naissance au langage parlé. Le langage aurait été en premier lieu poétique, métaphorique et politique, exprimant des affects sociaux. Pour Vico, la poésie est politique.
La fondation de la république, le progrès et la seconde barbarie
Les patriarches héroïques étaient, nous dit Vico, à la fois pieux et cruels, régnant sur leurs familles comme des tyrans. Leurs familles se composaient de leurs propres enfants, qui étaient libres, et d’étrangers errants accueillis par magnanimité. Ces derniers devaient échanger leur subsistance contre leur liberté et vivre en esclavage. Les premières sociétés se seraient formées par des associations de patriarches unis pour écraser les révoltes de leurs esclaves. Pierre Manent interprète la théorie de Vico sur cette association comme une posant l’orgueil au fondement de l’unité politique [3]. C’est le désir des géants d’être honorés les uns par les autres qui les passer du bien individuel au bien commun. C’est ainsi que se fonde une république.
Le progrès politique est ensuite produit par une succession de révoltes au cours desquels les esclaves gagnent petit à petit des droits. Le corps politique s’accroit d’étrangers misérables qui d’abord échangent leur liberté contre un simple droit d’asile avant de lutter pour l’égalité et la liberté. À mesure que ces luttes font évoluer la culture et le droit, l’humanité se civilise de plus en plus. Pour Vico, tous les agents politiques tendent à l’orgueil et à l’abus, et tous sont ramenés à une certaine mesure par la violence qu’ils s’infligent les uns aux autres. Le mal que les humains se font les uns aux autres les assagit graduellement. Les dominants civilisent les dominés en refrénant leurs passions, et ceux-ci font de même avec les dominants en se révoltant contre eux. Il s’en suit pour Vico un progrès de l’égalitarisme irréversible. Une fois que les peuples ont conquis la liberté, ils refusent de l’abandonner. Le régime politique idéal est pour Vico une monarchie élective où les citoyens sont égaux. De même que les patriarches se sont unis pour former les premières cités, de même les individus s’unissent contre les citoyens autoritaires pour les civiliser, de même, enfin les monarques démocratiques du monde s’uniront-ils en une fédération internationale.
Le progrès, selon Vico, l’effet de la providence divine. Ce plan divin est, selon Vico, profondément humaniste. C’est par la force de son imagination que l’humain crée un langage qui permet aux individus de former des relations politiques. Les métaphores ont, pour Vico, avant tout une signification politique. La poésie, née à l’âge héroïque, crée des généralités sensibles à partir des traits du réel qui frappent l’imaginaire. Une bonne poésie a pour lui une certaine vérité. La raison travaille ensuite ces généralités pour leur donner une consistance logique. Ce processus culmine dans la production du droit, passant du droit divin des géants, au droit héroïque et au droit humain. Le droit est la plus grande œuvre de civilisation. Il s’accomplit dans la douceur du droit rationnel humain, fondé sur le sens du devoir et une interprétation des lois qui tient compte de l’intention et du contexte. Le droit humain est profondément démocratique, puisque les peuples sont les maîtres du langage. Ce sont eux, ultimement, qui déterminent les interprétations juridiques qui ont du sens ou non.
L’humanité peut toutefois retourner à la barbarie. Il s’agit d’une « seconde barbarie », différente de celle des origines, la « barbarie de la réflexion ». Cette barbarie est celle d’une science devenue abstraite, inhumaine, en se détachant des émotions, du corps et de la vie politique qui lui a donné naissance. Il y a un orgueil de la raison qui prétend tout expliquer en se détachant du sensible. Ce qui achève d’abord le processus de civilisation le fait ensuite dérailler et régresser. Lorsque le droit et la philosophie deviennent trop raffinés, ils cessent de civiliser les citoyens et ceux-ci retournent à la barbarie. Des hommes mous, solitaires et orgueilleux se divisent en factions et se déchirent dans des guerres civiles. Ils n’ont plus de vertus, plus d’idéaux, ils « ne cherchent que le nécessaire. » Ils n’ont pas d’hommes forts « pour les relever. » Le retour de la barbarie est le retour aux sens, à l’imagination, ce qui permet la renaissance à une culture vivante, imaginative, fondée sur le sens commun, et le recommencement d’un nouveau cycle civilisationnel.
Les géants imaginaires du populisme conservateur
Il est possible d’interpréter le populisme conservateur à la lumière de la pensée de Vico. La fascination pour les hommes forts semble être un désir d’un retour aux patriarches héroïques. Les électeurs populistes aiment les leaders agressifs, audacieux et orgueilleux. Viktor Orban, et avant lui Sylvio Berlusconi, représentent bien ce type de chefs politiques. Ils se détournent avec méfiance des politiciens qui tentent de les séduire par le sourire, la chaleur humaine ou la compétence. Ils préfèrent les chefs qui affichent une apparence de force, mettent de l’avant l’intérêt national et insultent leurs adversaires. Ils voient ces chefs comme des héros, ou peut-être même comme des géants capables de réalisations surhumaines. Certains populistes comme Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan ou Xi Jinping affichent une certaine sobriété. Plusieurs, comme Trump, Duterte ou Milei sont volontiers excessifs, grandiloquents et orduriers. Les populistes usent en général de violence verbale, mais ils se distinguent par le degré auquel ils font usage de la violence d’État. Tous, ils incarnent une image de puissance virile qui suscite espoir chez les uns, colère ou terreur chez les autres.
Comme les géants de Vico, « cruels et pieux », plusieurs chefs populistes cultivent une image à la fois violente et religieuse. Le conservatisme religieux est un point commun de nombreux dirigeants autoritaires. Il est très affirmé dans le christianisme orthodoxe de Poutine, l’islamisme d’Erdoğan et Mohammed Ben Salmane, ou l’hindouisme de Modi. Même Trump, qui admet humblement ne pas être un fidèle très dévoué, joue la carte de la promotion du christianisme. Si Poutine ou Erdogan affichent un certain stoïcisme vertueux, Trump et Mohammed Ben Salmane [4] sont amateurs de fêtes endiablées et des plaisirs les moins spirituels qui soient. Xavier Milei, catholique converti au judaïsme, passionné d’occultisme [5], incarne bien le mélange de religiosité nouvel âge et de vulgarité ordurière qui est au cœur du populisme conservateur. Netanyahou, lui-même plus nationaliste que religieux, se croirait tout de même inspiré par Dieu, et il a construit sa puissance politique par des alliances aussi bien avec les juifs d’extrême-droite israéliens qu’avec les chrétiens évangéliques américains [6]. Le cas de Duterte, ancien président populiste des Philippines, est plus complexe et intrigant. Il a réussi à se faire élire en tenant un discours anticatholique et obscène par un électorat à majorité catholique, sans doute parce que les électeurs appréciaient la violence ses positions autoritaires et antidrogues. Duterte est anti-religieux, mais tout de même ultra-conservateur au point de vue des valeurs. Dans tous ces cas, la religiosité sur laquelle jouent les leaders populistes consiste surtout dans une promesse de mettre leur agressivité hors du commun au profit de l’ordre social et de valeurs morales chères aux citoyens.
Comment la religion et l’ordre social peuvent-ils être préservés par des êtres eux-mêmes peu respectueux des normes de comportement courantes dans leur propre culture? Dans l’esprit de leurs admirateurs, les vices des leaders populistes sont les corolaires des grandes vertus que leur imagination leur prête. La grandeur commune du vice et la vertu est une thèse importante de Vico. Or c’est là, me semble-t-il, une des principales caractéristiques des chefs populistes aux yeux de leurs supporters, qui considèrent leurs passions puissantes comme de l’authenticité. Ils seraient francs par leur brutalité ou, pour certains, leur vulgarité. Surtout, leur agressivité décomplexée serait nécessaire pour combattre les dangers qui menacent les citoyens, que ce soit le crime, l’immigration ou des populations locales perçues comme étrangères. Vico évoque souvent les pirates méditerranéens qui terrorisaient les anciens Grecs [7]. Aujourd’hui, c’est ainsi que plusieurs Européens perçoivent les migrants qui traversent la méditerranée.
La violence des dirigeants populistes serait en quelque sorte une sauvagerie nécessaire pour protéger l’ordre social. Ces êtres plus grands que nature ont ainsi, aux yeux de leurs fidèles, quelque chose des premiers géants dans leurs grottes cyclopéennes, avec leurs nombreuses femmes et leurs enfants innombrables. Plusieurs populistes multiplient les amantes et les épouses. Leur descendance nombreuse correspond à l’archétype du mâle alpha, chef de meute, géniteur de la nation. Se croient-ils de nouveaux patriarches bibliques, tel Moïse qui demandait à Dieu une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel? Se croient-ils les égaux des grands conquérants de l’histoire, qui désiraient prolonger leur mémoire par leurs héritiers? Certains chercheurs croient que 8% des hommes d’une zone asiatique allant de mer Caspienne au Pacifique seraient des descendants de Genghis Khan [8]. Les géants populistes rêvent peut-être d’en faire autant, même si leurs harems sont bien petits comparés à celui du grand Khan. Face aux étrangers qui leur semblent être des envahisseurs, les électeurs populistes se sentent un peu les enfants de ces géants qui seraient leurs protecteurs. Une conception mythique, tordue, de la filiation semble être au cœur du populisme.
La petitesse des pseudo-géants
La critique de gauche des dirigeants populistes, particulièrement féministe, voit dans les chefs populistes non des géants durs et pieux, mais un patriarcat vicieux et cruel, dépourvu de toute morale. Elle les considère comme des êtres obscènes qui martyrisent à la fois les étrangers et leurs femmes. Ce ne sont pas des héros, ni des géants fondateurs de nations, mais des monstres. En ce sens, Vico nous enseigne que nous ne pouvons pas retourner à l’âge des héros. Le retour de la barbarie n’est pas le retour des grandes vertus, mais la corruption du droit et une déchéance dans le vice et l’inculture. Les grandes passions des dictateurs, oligarques et ploutocrates ne les portent pas à réaliser de grandes choses, seulement à accaparer le bien public. Les géants ne seraient finalement que des tyrans corrompus et vicieux qui auraient réussi à se donner des airs de grandeur par la violence de leurs discours. En toute rigueur, Vico ne parle pas d’un retour des géants. Il me semble toutefois reconnaître dans l’imaginaire populiste quelque chose qui ressemble aux géants primitifs de Vico. Le retour des géants dont je parle ici réside dans l’imaginaire de peuples en quête de grandeur.
Avec le populisme, le langage régresse en devenant geste et image, à rebours de la sublimation des gestes et des images dans l’écriture et la parole qui produit la civilisation. La pseudo-authenticité de ces géants modernes se réduit ainsi à des décharges de ressentiment et de haine. L’instrumentalisation de l’agressivité des citoyens est facilitée par une dissociation entre le discours et le réel. La religiosité populiste dissout le principe de réalité et qu’elle remplace par des phantasmes collectifs. En voici quelques exemples éloquents. Modi, qui avance que le dieu Ganesh fut créé il y a des milliers d’années par la chirurgie plastique [9]. Trump, qui reprend les codes du mouvement complotiste Qanon, tel qu’un message sur une « tempête à venir », celle de sa victoire contre les « satanistes » et les « pédophiles » alliés à « l’État profond » [10]. Erdogan, qui affirme que Colomb aurait aperçu une mosquée lors de son arrivée à Cuba [11]. Le point commun à ces propos est la conviction d’une supériorité, celle d’une civilisation ou d’un chef. Plusieurs populistes conservateurs mélangent une interprétation littérale de textes religieux vénérables avec des croyances extravagantes. On peut conclure que, de même que la violence verbale des populistes est une caricature de force vitale, de même leur religiosité est une caricature de spiritualité. Vico cite parmi les causes de la barbarie « des religions fantastiques et féroces » qui freinent tout élan civilisateur. Des croyances irrationnelles et déréglées font de la religion une barbarie dans laquelle l’humain perd tout sens de la transcendance et voue un culte à ses propres passions.
La mondialisation de l’angoisse
Les peuples voient dans l’animalité délirante des pseudo-géants une violence excessive, mais nécessaire pour protéger leur identité et leur civilisation. Ils ont le sentiment qu’ils ne peuvent préserver eux-mêmes leur culture. La solitude, la mollesse et les querelles intestines que Vico attribue aux peuples décadents ne sont-elles pas le lot des peuples qui retournent contre les étrangers la méfiance et l’angoisse qu’ils éprouvent en fait par devers eux-mêmes? Il faut cependant échapper à la tentation de penser que ceux qui cherchent la protection des monstres sont eux-mêmes des monstres. Les sombres projections de leur imagination sont le résultat de la peur et des frustrations quotidiennes que les sociétés déstructurées font subir à leurs habitants. L’effritement des relations familiales et communautaires, l’incivilité, l’insécurité économique, le non-sens d’une vie consacrée à la consommation et à de petits plaisirs éphémères crée un état d’angoisse et de frustration permanentes.
Ce portrait semble de prime abord être surtout celui de l’Occident. On imagine les sociétés asiatiques, africaines et même sud-américaines moins individualistes, plus enracinées dans leurs traditions. Il est clair cependant que le populisme conservateur est un phénomène mondial, comme le montre la liste des « géants » énumérés plus haut, liste d’ailleurs incomplète. On ne saurait trouver une cause unique et locale à la xénophobie. Sur tous les continents, les peuples deviennent méfiants et hostiles à ceux qu’ils perçoivent comme des étrangers. On peut penser que partout, pas seulement en Occident, les bouleversements économiques et technologiques créent une forte insécurité culturelle. Les gens ont l’impression de perdre leurs repères. La faible fécondité, à la baisse dans tous les pays qui ont accédé à un certain confort économique [12], crée-t-elle une angoisse face à l’avenir et une fascination pour les hommes aux femmes et enfants multiples?
Les causes de l’angoisse
Si la xénophobie générale fait à tort des étrangers des boucs émissaires, l’insécurité et la peur sont des réactions viscérales à des dangers bien réels et une partie de ceux-ci provient effectivement de l’étranger. Ce sont les multinationales prédatrices, les réseaux criminels, les extrémistes religieux (pour chacun, celui des autres), le terrorisme, les États belliqueux qui multiplient les intrusions hostiles hors de leurs frontières sous forme d’agents de répression, d’intimidation, de provocation. Tous ces phénomènes déstabilisent le mode de vie des peuples, l’économie et créent de l’insécurité. Évidemment, les guerres, même lointaines, angoissent tout le monde. S’il faut trouver une cause internationale à toutes ces menaces à la sécurité, à la culture et aux biens communs des peuples, c’est la caste des pseudo-géants elle-même. En effet, les dirigeants autoritaires mènent des politiques d’agression et promeuvent un capitalisme prédateur. Autour d’eux, un essaim d’oligarques, de financiers, de criminels et d’idéologues s’agitent pour obtenir leurs faveurs. Leurs enfants biologiques et les profiteurs qui les entourent, voilà leur seule famille.
Les autocrates qui nourrissent la xénophobie pour convaincre leurs peuples qu’ils sont leurs protecteurs, sont, eux, avides de nouer des relations avec des dirigeants autoritaires étrangers. Alors que dans le récit de Vico, la cité est fondée par une association de patriarches, ce sont maintenant les relations internationales qui se fondent sur les alliances entre autocrates. L’alliance de Trump et Netanyahou avec les chefs des pétromonarchies islamistes, le rapprochement de Duterte avec Poutine et Xi Jinping, montre que les religions et les valeurs nationales que ces chefs instrumentalisent ne les empêchent pas de pactiser avec ceux que leur discours présente comme des ennemis. La fin du libre-échange mondial a laissé la place à des ententes bilatérales ponctuelles et temporaires pour des armes, du pétrole, l’accès à des ressources ou la participation à des événements prestigieux, sportifs ou autre. Pour Vico, la république est fondée par un groupe de patriarches qui crée un bien commun par amour de la gloire. Trump et d’autres dirigeants autoritaires ont probablement le désir d’être admiré par ceux qu’ils voient comme des grands. Cet orgueil ne mène toutefois à aucun bien commun. Les alliances actuelles entre dirigeants autoritaires ne sont pas la constitution d’un bien commun international, mais l’abandon de l’esprit républicain, du bien national, au profit d’une internationalisation du bien individuel des dominants.
La propagande numérique contre la culture scientifique
Pour Vico, la marche de la démocratie est irréversible. Les peuples se révoltent toujours contre les tyrans. Pourquoi alors assiste-t-on à la formation d’une caste de dirigeants autoritaires qui retournent les peuples contre la démocratie? On sait que les dirigeants populistes ont en général su profiter des médias sociaux. Ceux-ci favorisent la diffusion de messages choquants et violents. Certains interprètes voient dans la technoscience capitaliste la « barbarie de la réflexion » de Vico, barbarie qui bloque ou freine la formation d’une culture populaire qui revitalise la lutte pour l’égalité et la liberté [13]. L’anti-cartésianisme de Vico peut justifier cette interprétation : il préférait la rhétorique, fondée sur la communauté humaine d’opinions et de sentiments, à la recherche d’évidences abstraites comme celles sur lesquels se fondent l’informatique et le numérique. Le problème est que le caractère désincarné de ces dernières leur donne une efficacité instrumentale immense, d’où la supériorité des techniques numériques de propagande par les algorithmes et l’image sur la rhétorique classique. Pour Vico, une science devenue barbare par excès d’abstraction ne peut que s’éteindre d’elle-même, faute de passion. Les techniques numériques actuelles échappent à cette règle par leur capacité à instrumentaliser les passions les plus primaires. La barbarie de la réflexion se nourrit maintenant de la barbarie des passions.
On pourrait penser que les sciences modernes, notamment les sciences humaines, sont des armes plus efficaces que la rhétorique classique contre la puissance de la propagande numérique. La bataille actuelle serait celle des universités contre les géants du numérique. La lutte de Trump contre les universités et son soutien à la liberté des réseaux numériques, confirme cette vision des choses. Alors que les sciences naturelles nous éclairent sur l’urgence climatique ou sur les épidémies, les sciences humaines seraient des savoirs émancipateurs, des savoirs démocratiques portant sur les diverses formes d’aliénation et d’injustice de même que sur les remèdes à leur apporter. Notamment, les études féministes ont comme tâche d’étudier les causes historiques et sociales de l’imaginaire populiste du patriarche dominateur. La science moderne peut-elle elle jouer le rôle civilisateur que Vico donnait à la rhétorique?
Arrêtons-nous un instant sur les sciences humaines, qui se sont données, depuis le XIXe siècle, la tâche de rationaliser la société. Les sphères publiques et privées sont éclairées par la rationalité scientifique depuis plusieurs générations. Comment, alors, des peuples et des individus éduqués, administrés, encadrés scientifiquement, ont-ils pu se laisser berner par les discours brutaux, parfois délirants des populistes? Comment des peuples qui ont bénéficié si longtemps d’une administration fondée sur la science peuvent-ils perdre confiance en celle-ci, au point non seulement de sous-estimer ses bénéfices, mais de la considérer comme nuisible? Comment le masculinisme peut-il proliférer aussi rapidement dans des sociétés où le féminisme a réalisé tant de progrès? Ce peut être un échec de l’État, des gouvernants et des institutions à faire bon usage de la science. Ce peut aussi être un échec, à tout le moins partiel, de la science elle-même, ou de certaines sciences, à comprendre et améliorer la société.
Ce qui est évident, c’est que les sciences font l’objet de doutes et de méfiance, voire d’une franche hostilité, chez les électeurs populistes. Dans l’esprit de certains progressistes, les experts mènent un combat, au côté des femmes et des minorités, contre les majorités historiques ignorantes et malveillantes [14]. C’est, à tout de fin pratique, le schéma de Vico : d’un côté, les géants misogynes du numérique et les majorités nationales de tendance conservatrice, de l’autre les femmes, les migrants et les minorités, et les universitaires, surtout les chercheurs en sciences humaines, défenseurs des peuples. Selon ce schéma, les intellectuels de gauche seraient les protecteurs des opprimés contre les majorités. Vico parlait de la vanité des nations et de la vanité des savants. C’est peut-être ce qui motive la polarisation actuelle. Au fond, les populistes conservateurs et les progressistes lettrés partagent aujourd’hui le même schéma des forces en lutte et chacun se campe soi-même dans une partie de ce schéma, d’où la polarisation. Leur erreur commune est de penser qu’il y a une quelconque solidarité entre les pseudo-géants et les majorités nationales. La brutalité des géants ne défend pas les cultures nationales, comme le pensent les électeurs populistes, et elle ne les représente pas non plus, comme le croient bon nombre d’intellectuels de gauche. La lutte contre les géants ne devrait pas en être une contre les cultures nationales. Pour Vico, le peuple doit être éclairé et éduqué par des savants qui maîtrisent la culture classique, l’histoire, la rhétorique, la théologie et la philosophie. Ces disciplines doivent élever la culture commune, non la nier. N’y a-t-il pas une certaine barbarie de la réflexion chez des intellectuels qui prétendent éduquer le peuple alors qu’ils le méprisent? La science nouvelle de Vico invite à étudier l’imaginaire populaire en relation avec son environnement. Si, pour Vico, l’exposition de l’humain à la nature a produit les géants, il faut maintenant chercher quels phénomènes sociohistoriques ont produit les géants imaginaires. Considérer que les peuples ne sont que les jouets des chefs populistes et de leurs instruments numériques revient à ignorer l’expérience humaine qui, en premier lieu, motive les passions et l’imaginaire des individus. Le modèle de la science nouvelle de Vico suggère de ne jamais séparer l’imaginaire de son contexte réel, et de chercher la part de vérité qui l’inspire.
Civiliser les cultures nationales au lieu de les déconstruire
Riches et pauvres, diplômés et non diplômés, conservateurs et progressistes, sont des catégories qui traversent les majorités nationales et les nouveaux arrivants, les hommes et les femmes. En fait, le schéma de Vico représente bien l’imaginaire actuel des luttes sociales, mais pas sa réalité. Ce schéma était pour Vico essentiellement celui d’un passé révolu qui ne peut revenir. Le retour de la barbarie n’était pas pour lui le retour des géants ni même celui des héros. L’orgueil individuel est trop répandu dans les sociétés démocratiques pour qu’un véritable culte de la hiérarchie s’instaure. Le retour de la barbarie était surtout celui de l’échec d’un droit abstrait à civiliser les passions populaires. Notre époque ressemble à cette barbarie. Les géants actuels ne sont perçus comme tels que parce qu’on leur prête une grandeur par notre propre imagination. Il y a là un processus poétique interrompu. Les humains imaginent spontanément de grandes choses. Il revient aux savants de raffiner cet imaginaire. Les intellectuels qui devraient pouvoir rompre l’illusion la nourrissent en fait parce que leur discours, inaudibles pour la majorité des gens, les jettent dans les bras des populistes. Il semble, aujourd’hui, que la pauvreté du langage rende impossible de même parler d’un compromis et d’un bien commun. D’un côté, les populistes vitupèrent dans l’idiome des pulsions les plus primitives et les plus violentes. De l’autre, les universitaires professent, du haut de leurs chaires, dans un langage abstrait. Pourtant, les sciences humaines offrent des connaissances nécessaires pour éclairer les causes véritables de l’angoisse des peuples, causes que j’ai brièvement évoquées plus haut. Pourquoi cet échec de la science à établir une complémentarité entre le discours académique et le discours commun?
N’y a-t-il pas, d’ailleurs, un populisme de gauche au cœur même de certaines universités? Les tendances actuelles à inclure des mythes anciens dans des disciplines scientifiques, à confondre les idéologies émancipatrices, ou prétendues telles, avec l’esprit critique, sont, je crois, des tentatives d’humaniser la science qui sont vouées à l’échec. À leur face même, elles dérogent aux normes d’objectivité les plus élémentaires. C’est le cas également pour toutes les théories réductrices du « soupçon », qui réduisent les sciences à n’être que des rapports de force. La barbarie de la réflexion peut-être celle d’une science trop abstraite, mais ce peut aussi être celle d’une science gagnée par l’imagination et l’émotion brute. Les universitaires qui succombent à l’idéologie semblent atteints du syndrome de Don Quichotte. Ils prétendent combattre les géants populistes alors qu’ils combattent leurs électeurs. La culture humaniste est, je crois, le médium qui manque pour que la culture populaire communique avec la culture technique des scientifiques. Cela est nécessaire pour prendre au sérieux les préoccupations des citoyens, sans les amalgamer aux leaders populistes. J’entends par là une culture plus savante que la culture populaire, mais moins technique que la culture académique : littérature, rhétorique, philosophie. Il s’agit de la libre appropriation et diffusion des classiques, telle que promue par une conception républicaine de l’éducation publique. Ma suggestion est de promouvoir une culture humaniste commune non dans la recherche scientifique, qui ne doit faire aucun compromis sur la rigueur, mais dans l’espace public, entre elle et les citoyens. La rhétorique et la philosophie ne doivent pas se mélanger aux disciplines scientifiques modernes. Elles doivent plutôt nourrir une culture commune capable de discuter de la connaissance scientifique dans un langage fondé sur le monde vécu, pour emprunter un terme à la phénoménologie. Elles doivent ainsi rendre possibles des débats démocratiques sur les politiques d’éducation et de recherche scientifique, établir une compréhension commune des objets et des fins de la recherche. Notamment, il faut reconnaître que les peuples sont, de facto et de jure, les maîtres du langage. Les informations scientifiques et juridiques modernes ont peu de sens pour des individus atomisés et angoissés. Elles en auront beaucoup pour des citoyens engagés dans l’espace public. C’est à cette condition, je crois, que les scientifiques et les citoyens noueront alliance contre les ploutocrates et les oligarques du numérique.
La culture du compromis
Toute cette affaire en est une de culture. Le langage doit reprendre un sens politique pour les citoyens. Voilà le progrès, pour Vico. C’est ainsi qu’ils renonceront à l’illusion du géant protecteur. La culture a, historiquement, toujours inclus la religion. Pour Vico, la religion civilise l’humain en lui inculquant un sens moral et la conscience d’une transcendance qui modère ses élans de grandeur. Le christianisme est pour lui essentiel à la civilisation. Notons en passant que plusieurs populistes ont fait du Vatican l’une des cibles de leurs diatribes haineuses. C’est le cas de Duterte, de Milei et de Trump. L’humilité, la justice et la fraternité universelle promues par l’Église catholique et par les courants religieux progressistes de toute confession offrent une alternative au populisme autant qu’à la barbarie de la réflexion. Le retour de la religiosité sous des formes aliénées est le signe d’un besoin de transcendance qu’il ne faut pas ignorer. L’échec de la modernité à civiliser les passions est patent. La solution n’est pas une contre modernité, une anti-modernité réactionnaire, mais une modernité humanisée. La science nouvelle de Vico nous donne le modèle d’une science consciente de ses conditions de possibilités et, par conséquent, de ses limites. En contextualisant le savoir populaire et scientifique, elle ne dissout ni l’un ni l’autre, mais les replace chacun dans l’ensemble des phénomènes qui leur donnent un sens.
Le progrès est pour Vico une évolution, non une révolution. Les classes sociales dominantes ne sont pas vouées à être abolies ni l’ordre ancien détruit pour que naisse une nouvelle humanité, comme chez Marx. La conception du progrès de Vico suppose une lutte entre deux camps qui ont des vertus et qui peuvent en venir à des compromis, un partage du bien commun. Les dominants sont durs, mais généreux envers les leurs. Les opprimés luttent violemment pour s’intégrer à un État, y devenir citoyens de plein droit. Cela suppose qu’ils s’approprient sa culture et son imaginaire. Dans les guerres culturelles actuelles (culture wars), chaque groupe se braque sur une identité pour préserver ou augmenter sa part du bien commun. Dans une culture vivante, le langage joue son rôle véritablement politique de médium pour la négociation. L’imaginaire brutal des géants peut ainsi être raffiné, humanisé, jusqu’à le remplacer par un imaginaire citoyen. Du géant, en passant par le héros, on en arrive au citoyen, c’est-à-dire à l’humain.
[2] « Vico and Mythology » : https://www.pdcnet.org/8525737F00584DE6/file/C125737F0061E6EBC125756D005FAB24/$FILE/newvico_1987_0005_0000_0073_0086.pdf
[3] « L’expérience originelle de la cité », dans Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident, Flammarion, 2012.
[4] Voir à ce sujet Juliano da Empoli, L’heure des prédateur, Gallimard, 2025.
[7] Selon lui, les voiles de leurs bateaux auraient inspiré l’image des cornes du minotaure.
[8] Cela fait 0,5% de l’humanité. https://evopsy.com/breves/genghis-khan.html
[10] https://www.pbs.org/newshour/politics/trump-begins-openly-embracing-and-amplifying-false-fringe-qanon-conspiracy-theory
[11] https://www.cbc.ca/news/world/turkish-president-erdogan-says-muslims-discovered-americas-1.2836957
[13] Voir Maria Donzelli, « La barbarie de la réflexion », Noesis [En ligne], 18 | 2011, mis en ligne le 01 décembre 2013, consulté le 19 septembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/noesis/1745 ; DOI : https://doi.org/10.4000/noesis.1745
[14] C’est, par exemple, la position du philosophe Geoffroy de Lagasnerie, qui considère que la démocratie mène à la tyrannie de la majorité, en l’occurrence celle des conservateurs et des populistes. L’État devrait selon lui être dirigé par les scientifiques, les juristes et les professionnels de la santé. https://www.rtbf.be/article/la-democratie-le-meilleur-des-pires-systemes-est-ce-qu-avoir-une-opinion-est-suffisant-pour-vous-donner-un-pouvoir-sur-ma-vie-11704819
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